Le poids, un indicateurs santé ?

Le motif numéro un de consultation est la perte de poids. J’entends les plaintes de mes patientes qui ne se sentent pas bien dans leur corps. Ce sentiment est légitime et je ne le prends pas à la légère, mais je me questionne. Est-ce que le fait d’habiter son corps, d’être capable de l’accepter et entretenir un rapport apaisé avec lui n’est qu’une question de poids ?


Dans cet article, je vous expose ma vision de cette question sensible, de mes réflexions et de mon rapport au corps et de son évolution. J’aimerais aussi mettre en lumière la question de savoir comment cette lutte contre le poids nous fait entrer en guerre contre notre corps et, par extension, en guerre contre soi.

Commençons par la physiologie. Est-ce que le poids est un bon indicateur de santé ?


Poids-IMC, risque santé réel ou supposé.

Votre poids est déterminé à 70 % génétiquement. Il oscille dans une fourchette de 4 à 5 kilos et il vous est propre ; inutile donc de vous comparer avec la voisine.

Au-dessus de votre poids santé, vous vous sentez fatiguée, bouger n’est plus un plaisir et vous pouvez peut-être ressentir une fatigue et/ou une lassitude persistante.

Si vous tentez de descendre en dessous grâce à un régime, vous aurez faim, et vous aurez faim tout le temps. À long terme, ce n’est pas tenable, vous regagnerez quelques kilos bonus après la période de privation et surtout, vous aurez perdu votre temps et un peu de confiance en vous.

La neurobiologique Sandra Aamodt utilise l’image d’un thermostat pour expliquer pourquoi les régimes sont voués à l’échec[i].

Le thermostat d’une maison la conserve à une température stable. Qu’il fasse 39 C⁰ ou -5 °C dehors, il luttera pour garder la même température. Donc, si vous ouvrez une fenêtre en plein hiver, le thermostat fera tout pour maintenir la température.

Votre corps fonctionne de la même façon. Ce qui veut dire que, en réaction à une perte de poids rapide, il utilisera tous les outils à sa disposition (baisse du métabolisme, stockage, sensation de faim), pour retrouver l’état qu’il considère comme normal.


Que se passe-t-il quand on essaie de biaiser notre thermostat ?

Les régimes ont tendance à déréguler notre thermostat interne à la hausse, cela signifie que plus vous faites des régimes restrictifs, plus votre poids de stabilité a tendance à augmenter.

Les conséquences sur le métabolisme sont bien connues :

· Ralentissement du métabolisme (prise de poids à long terme) ;

· Perte des signaux innés de faim & de satiété ;

· Perte de masse musculaire ;

· Baisse de l’estime de soi quand le régime échoue ;

· Honte et culpabilité quand on mange un aliment interdit ;

· Pensées obsessionnelles autour de la nourriture ;

· Compulsions alimentaires ;

· Trouble (et parfois troubles au pluriel) du comportement alimentaire.


En tant que Femme[ii], j’ai l’impression que nous sommes constamment en guerre contre notre propre corps... Alors, si on commençait par arrêter de se mal traiter ? Signons un pacte de non-agression envers lui. Il sera fragile au début, puis avec le temps, cela se transformera peut-être en paix durable. Et qu’est-ce que ça fait du bien !

Moi-même, j’ai longtemps été en guerre contre mon corps et mon alimentation. Puis, à force de lectures, de discussions, de thérapie, d’acquisition de connaissances sur la physiologie et la nutrition, j’ai pu prendre du recul face aux injonctions liées à mon corps.

En consultation, je remets toujours le poids à sa place : c’est une donnée santé parmi d’autres, point. Le placer en haut, comme l’objectif ultime, c’est potentiellement passer à côté de toutes les autres améliorations possibles : un meilleur confort digestif, plus d’énergie, moins de fatigue, avoir du plaisir à bouger, retrouver un cycle menstruel régulier, avoir moins de douleurs durant les règles, améliorer ses performances sportives, ressentir moins de culpabilité en mangeant.

Si vous pouvez ressentir toutes ces améliorations, mais que vous n’avez pas atteint votre objectif de poids, est-ce vraiment si important, finalement ?

Tous ces points – et encore bien d’autres – me semblent beaucoup plus précieux à observer qu’un chiffre sur une balance. L’objectif dépendra ensuite de la personne, de ses valeurs, de ses besoins, de ses habitudes familiales, culturelles, de ses capacités à un moment T, etc.


Nous vivons dans la peur de prendre du poids, mais pourquoi ?

En une seconde, notre cerveau pose un jugement sur une personne. Une personne maigre sera perçue comme volontaire, dynamique et capable d’autocontrôle, alors qu’une personne grosse sera jugée comme fainéante, manquant de volonté et incapable de contrôle.

Cela porte un nom : c’est de la grossophobie. Étymologiquement, c’est la peur des gros ; ce qui se traduit par des comportements stigmatisants et hostiles envers les personnes en surpoids ou obèses, souvent même de la part de soignants, qui peuvent même devenir maltraitants, quand ils/elles oublient d’écouter une personne et sa souffrance, ne voyant plus qu’un poids.

Je suis une femme blanche et j’ai toujours eu un corps dans la moyenne. Cela ne m’a pas empêché de le détester, d’essayer de le contrôler par la privation et par le sport à outrance. Autant de mesures punitives que nous sommes nombreuses à adopter. Comme si nous devions maîtriser ce corps rebelle pour ne pas, à notre tour, tomber dans la catégorie honnie des grosses.

Mais attention : cette stigmatisation touche autant les hommes que les femmes. Mais là où un homme avec un surpoids pourra passer pour un bon vivant, la femme manquera de volonté et se laissera aller.

Une femme grosse sort de la norme, elle s’éloigne des stéréotypes liés à son genre. Elle n’est plus discrète, frêle, fragile, son corps osé prend de la place. Une femme qui ne correspond pas aux canons de beauté est moins valorisée.

Car le but de la vie, c’est d’être séduisante pour se trouver un mari, non ? …..

OK, je pousse un peu le trait. Mais même si, aujourd’hui, nos horizons professionnel et personnel sont plus ouverts, ces diktats restent ancrés. Le jeu a évolué, mais pas les règles.

Cette notion de valeurs définie par la seule beauté et le tour de taille est intégrée très tôt par les femmes. J’aimerais vous citer la philosophe féministe Camille Froidevaux Metterie, qui résume comment toutes les femmes apprennent à juger leur physique :

« Dès l’adolescence, les filles entrent dans le jeu de la compétition intraféminine, un jeu dont les règles ne sont édictées nulle part, dont les participantes sont enrôlées d’office et pour lequel tous les moyens sont bons : gagnera celle qui sera la plus belle, la plus mince, la plus conforme. ……

…….Voilà comment, ensemble et comme malgré elles, elles s’inoculent très progressivement le poison de l’insatisfaction corporelle, quand ce n’est pas la détestation de soi. Voilà comment elles s’habituent à se considérer entre elles comme des rivales, assimilant très vite ce préjugé séculaire que leur valeur sociale serait en fonction de leur apparence[iii] »

Quel que soit notre poids, nous subissons toutes cette pression. Et plus on essaie de le contrôler, plus les signaux internes de faim et de satiété se perdent.

En effet, le stress engendré par la peur de prendre du poids entraîne une sécrétion de cortisol, ce qui perturbe également le métabolisme. Finalement, au jeu du contrôle, on finit toujours perdante.


Comment se libérer et retrouver un rapport sain à son corps et à son assiette ?


  • Stop au contrôle permanent

Bannir tous les outils de contrôle : balance, compteur de pas ou de calories. Faites de la place pour écouter vos besoins physiques et émotionnels.

  • Dédiaboliser les aliments

Il n’y a pas de gentilles salades et de méchantes pizzas. Plus un aliment est interdit, plus il aura du pouvoir sur vous. Une envie, sans cesse repoussée, se transforme en obsession, et l’obsession peut devenir compulsion.

  • Prendre soin de votre corps

Vous n’êtes pas obligée de l’aimer inconditionnellement pour en prendre soin. Ne remplaçons pas une injonction par une autre.

Aimer ou accepter son corps, ça prend du temps. Le petit prince n’a pas apprivoisé le renard en un jour. Vous allez devoir vous armer de patience et d’auto-bienveillance.

  • La neutralité corporelle

Se détacher de tout jugement esthétique. Célébrer votre corps pour ce qu’il permet d’accomplir chaque jour. L’accepter tel qu’il est, avec des parties que vous aimez, d’autres qui vous laissent indifférente et celles que vous devez accepter de ne pas apprécier.

  • Redéfinir les règles du jeu

Personnellement, je ne veux plus être fine et fragile. Aujourd’hui, je me perçois puissante, ancrée. Déterminée, forte. Ressentir cela me permet de prendre soin de mon corps et de le nourrir suffisamment.

J’aimerais que chaque femme puisse se libérer des injonctions liées au corps pour déterminer par elle-même et pour elle-même comment elle rayonne par rapport au monde.

  • Retrouver ses signaux internes

L’alimentation en pleine conscience permet de ne plus dépendre d’informations externes, du nombre de calories, etc., mais retrouver les signaux interne de faim & de satiété.

Elle a des effets positifs sur le comportement alimentaire ;

Baisse de la sensibilité aux stimuli externes, publicités, packaging, fausses promesses, etc. ;

Meilleure reconnaissance de la faim et de la satiété permettant de diminuer les fringales ;

Diminution de la fréquence et de l’intensité des compulsions alimentaires ;

Amélioration de la qualité nutritionnelle des repas et de la quantité ingérée ;

Une meilleure gestion de la faim émotionnelle ;

Perception du corps plus positive.



Si le poids n’est pas l’objectif d’un suivi “nutrition consciente”, que vise-t-on ?


En décidant de ne pas fixer le poids comme objectif absolu, on peut se concentrer sur des cibles qui ont plus de sens, comme retrouver un rapport apaisé à l’alimentation, oublier ses obsessions alimentaires, trouver une routine alimentaire qui vous soutient, tant au niveau physiologique que psychologique.

Je sais que c’est possible, car je le vis chaque jour. Je ne me pèse plus depuis plusieurs années, mais je sais que je suis en bonne santé, car je le ressens dans ma chair. Je me sens forte et pleine d’énergie, mon mental est plus stable, j’ai davantage confiance en moi. Apaiser sa relation au corps est un long chemin et j’ai encore quelques cols à franchir. Toutefois, les éléments que je viens de vous citer me permettent de moins me focaliser sur mon poids et d’adopter une attitude beaucoup plus bienveillante, envers mon corps et envers moi.

Je constate aussi cette évolution avec mes patientes au cabinet. Quand elles trouvent l’alimentation qui leur convient, je vois ces femmes fleurir et s’épanouir. Libérées de l’injonction à perdre du poids, elles sont libres d’investir leur énergie dans des activités qui les nourrissent.

Et c’est là que mon métier prend tout son sens. Je ne suis pas là uniquement pour vous faire perdre du poids. Je suis là pour vous accompagner afin que vous puissiez profiter de la vie, en apprenant à connaître votre corps, pour qu’il devienne votre soutien et votre meilleur allié, non un ennemi à combattre.